Les exosquelettes entrent en jeu face au mal de dos au travail
Epaules bloquées, poignets douloureux, hernies discales… ces pathologies représentent aujourd’hui 85 % des maladies professionnelles. C’est dire que les troubles musculo-squelettiques, ou TMS, sont devenus le cauchemar du monde du travail ! Dans des secteurs comme le bâtiment, la logistique, les Ehpad ou encore la viticulture, les arrêts de travail explosent, et la pénibilité des tâches devient un frein majeur pour les salariés comme pour les employeurs.
Dans ce contexte, les exosquelettes font figure de nouvelle coqueluche. Ces armatures censées soulager le dos ou les membres des travailleurs séduisent certaines entreprises en quête de solutions. Mais entre le fantasme d’un monde où l’on porterait des charges avec la facilité d’Iron Man et la réalité d’un marché balbutiant, il y a un gouffre. Les experts en prévention, comme Armelle Marlet de la Carsat Languedoc-Roussillon, ou encore les ergonomes de l’INRS, invitent à garder les pieds sur terre : l’exosquelette n’est pas une solution miracle. Décryptage !
Des chiffres alarmants qui pèsent sur les épaules (et le reste…)
L’enjeu est pourtant bien réel. Selon les données de 2021, plus d’un arrêt de travail sur deux est lié à la manutention manuelle. Environ 42 % des salariés français ont bénéficié d’un arrêt maladie en 2022, un chiffre en partie gonflé par l’impact psychologique de la crise sanitaire. Les TMS touchent particulièrement les secteurs comme la propreté, les soins à la personne et le médico-social, où les femmes, surreprésentées, paient un lourd tribut. Ce n’est pas tout, car dans le commerce, 98 % des maladies professionnelles sont des TMS.
Pourtant, un léger vent d’espoir souffle… Depuis 2015, le nombre de TMS liés aux charges lourdes a baissé de 10 % en Languedoc-Roussillon, et les affections lombaires reconnues comme maladies professionnelles ont été réduites de moitié. Une victoire due en partie à la mise en place de dispositifs d’aides mécaniques, comme les rails de manutention dans les Ehpad, des solutions collectives qui permettent de réduire la charge sur les soignants, tout en limitant les blessures des patients.
Prévention et innovation : Rungis en exemple
Il n’y a pas de secret, la prévention reste le meilleur remède contre la pénibilité. C’est une évidence martelée par les acteurs de la santé au travail, mais aussi mise en pratique dans des structures comme IPAL, le centre de prévention intégré au marché de Rungis. Lors d’une récente visite au centre, Stéphane Layani, président de la SEMMARIS, a salué le rôle d’IPAL dans l’accompagnement des professionnels du marché.
Car Rungis, ce n’est pas seulement un temple de la gastronomie, mais aussi un lieu où les risques professionnels sont omniprésents. Les tâches physiques répétitives et la manutention lourde y sont monnaie courante, et les initiatives comme celles d’IPAL permettent de sensibiliser les travailleurs à l’importance de la posture, de l’ergonomie et des équipements adaptés. Comme l’a souligné M. Layani, la prévention est une priorité pour éviter que le marché ne devienne un nid à maladies professionnelles.
Exosquelettes : entre solution et gadget
Mais revenons aux exosquelettes. Sur le papier, ces dispositifs offrent des avantages séduisants. Ils allègent les charges, redistribuent l’effort et soulagent certaines articulations. En pratique, leur utilité reste limitée à des contextes spécifiques. L’INRS souligne que leur usage peut même présenter des risques, comme des déséquilibres corporels, une fatigue accrue ou encore des frottements répétitifs. Les premières générations, qui pesaient jusqu’à huit kilos, étaient plus encombrantes qu’efficaces. Heureusement, les modèles récents, certains ne dépassant pas deux kilos, corrigent ces défauts.
Malgré tout, ces armures technologiques ne peuvent pas remplacer des solutions organisationnelles ou collectives. « Le premier principe de précaution, c’est d’éviter le risque », martèle Armelle Marlet. Pourquoi utiliser un exosquelette pour porter une charge de 50 kg, quand il suffirait de réduire le poids de la charge ou de changer le mode de manutention ? Dans bien des cas, les TMS ne sont pas causés par des charges lourdes, mais par des gestes répétitifs ou des postures inadaptées.
Un marché qui tâtonne mais un potentiel énorme
Le marché des exosquelettes est encore jeune, et en France, on estime que 5 000 à 6 000 unités sont vendues chaque année, avec un prix moyen de 4 000 à 8 000 euros. Japet, un des leaders du secteur, revendique que ses appareils ont permis à certains travailleurs de passer d’une douleur de 8 sur 10 à 1 ou 2 sur 10. Mais ces résultats, aussi encourageants soient-ils, concernent surtout le maintien à l’emploi pour des salariés déjà en souffrance.
Dans le bâtiment ou la logistique, où la pénibilité est omniprésente, les exosquelettes sont parfois testés mais rarement adoptés à grande échelle. Pourquoi ? Parce qu’ils ne répondent pas toujours aux besoins réels du terrain. En revanche, dans des environnements comme l’agroalimentaire ou les tâches ultra spécifiques de l’industrie, ces équipements commencent à trouver leur place.
Des limites invisibles mais bien présentes
Malgré tout l’intérêt des exosquelettes, ils ne sont pas sans défauts. Leurs limites, parfois invisibles au premier regard, se révèlent dans leur usage prolongé. Si ces dispositifs permettent de soulager certaines articulations, ils peuvent aussi provoquer des déséquilibres corporels ou une surcharge des muscles non assistés. Le poids des exosquelettes eux-mêmes, même s’il a été réduit sur les derniers modèles, reste une contrainte, avec des conséquences possibles sur le rythme cardiaque et l’équilibre postural.
L’INRS rappelle que leur efficacité dépend autant de l’adéquation avec les tâches qu’ils accompagnent que de l’implication des salariés dans leur adoption. Sans analyse préalable de l’activité, ces outils peuvent vite devenir contre-productifs. La norme AFNOR, récemment mise en place pour guider les entreprises dans l’intégration des exosquelettes, représente un premier pas vers une meilleure appropriation de ces équipements, mais elle ne garantit en rien leur succès.